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Actualité de Grégoire de Narek


Cité du Vatican, 21 janvier 2015 (VIS).

À la suite de l'audience accordée au Cardinal Angelo Amato, SDB (Salésiens de Don Bosco), Préfet de la Congrégation pour les causes des saints, le Pape a confirmé le vote des Membres de la Congrégation relatif à saint Grégoire de Narek.Ce moine et prêtre arménien du Xe siècle a été proclamé « Docteur de l'Église » par le pape François le 12 avril 2015 à l'initiative de l'Église arménienne catholique, en présence des deux catholicos arméniens.


Chrétiens orientaux - Émission du dimanche 20 septembre 2015 - 9h30 à 10h00 - France 2

« Saint Grégoire de Narek : 36e docteur de l'Église »

Avec Jean-Pierre Mahé, historien, traducteur de saint Grégoire et membre de l'Institut, Aram Mardirossian, historien, et Philippe Sukiasyan, diacre et historien.
Émission religieuse réalisée par Denis Cerantola - présentation Thomas Wallut.


Grégoire de Narek et le Livre de prières

Saint Grégoire de Narek est le grand auteur mystique que l'Église d'Arménie a donné à la tradition chrétienne. Ce saint moine vécut de 944 à 1010 environ au monastère de Narek sur la rive sud du lac de Van (actuellement en Turquie). Les églises de tradition arménienne le fêtent le 25 février.

Son œuvre la plus célèbre est son recueil de Prières dont la liturgie arménienne a tiré trois extraits qui sont utilisés l'un lors du Sacrifice de la messe, l'autre dans la prière des Complies et le dernier comme prière à lire sur les malades. Autre signe de l'influence durable de ces prières sur les Arméniens: jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, après avoir appris l'alphabet et lu les Psaumes, les élèves en recevaient un exemplaire et devaient en apprendre de larges extraits par cœur... Les thèmes principaux de l'œuvre de saint Grégoire sont la solidarité dans le péché, la confiance en la Miséricorde divine malgré la nécessité absolue du combat spirituel, et, enfin, l'amour de la vie mystique. L'alliance qu'il réalise entre la pureté de la foi (on dit même que le monastère de Narek était l'un de ceux qui, dans une Arménie qualifiée un peu rapidement de monophysite, tenaient pour la doctrine chalcédonienne de la double nature) et d'une expression poétique vigoureuse font de lui le frère arménien de saint Jean de la Croix.

On ne connait guère de détails de la vie de saint Grégoire.

Son père, veuf, était devenu évêque alors que Grégoire et ses frères étaient encore dans leur très jeune âge. Ils furent donc confiés aux soins du monastère où ils vécurent, semble-t-il, toute leur vie.

Il devint prêtre et peut-être higoumène de son monastère.

Il eut, d'après le synaxaire arménien une grande influence comme réformateur de son monastère ce qui lui valut quelques ennuis avec les autorités allant jusqu'à le faire soupçonner d'hérésie comme le montre cette gracieuse légende : Les évêques et les princes envoyèrent une délégation d'hommes sûrs auprès de Grégoire afin qu'ils l'amènent à leur tribunal pour être interrogé sur sa foi. Les délégués arrivés à Narek, Grégoire comprit immédiatement leurs intentions. Il leur dit : « Mettons-nous d'abord à table, avant de prendre la route. » Il fait rôtir deux pigeons et les place devant ses hôtes. Or c'était un vendredi. Ceux-ci, scandalisés, furent plus convaincus que jamais que ce qu'on rapportait de Grégoire était vrai. Ils lui dirent donc : « Maitre n'est-ce pas vendredi aujourd'hui ? » Le Saint, comme s'il l'ignorait, leur répond : « Excusez-moi, mes frères. » Et se tournant vers les pigeons : « Levez-vous, dit-il, retournez à votre volière, car aujourd'hui c'est jour d'abstinence. » Et les oiseaux, retrouvant vie et plumes, s'envolèrent. A ce spectacle, les envoyés tombèrent aux pieds du saint pour lui demander pardon. Et ils s'en furent raconter le prodige à ceux qui les avaient délégués.

L'œuvre complète de saint Grégoire de Narek a été éditée à Venise en 1840 par les Pères Mekhitaristes. Outre le Livre des Élégies Sacrées il faut noter : - Les Hymnes : une vingtaine en tout pour toutes les fêtes liturgiques - Commentaire sur le Cantique des cantiques - Histoire de la Croix d'Aparanq : sur la demande de l'évêque de Mokq Grégoire a raconté l'Histoire du transfert de la relique de la Vraie Croix de Constantinople en Arménie en 983.

- Trois discours en forme de litanies - Panégyrique des saints apôtres et des 70 disciples - Panégyrique de Saint Jacques de Nisibe

Le livre des Élégies Sacrées, composé en l'an 1002, fut sans doute le dernier ouvrage de saint Grégoire.

Le Livre de prières

Le Père Isaac Kéchichian a consacré ses «loisirs » pendant une quinzaine d'années à traduire intégralement en français rythmé « qui donne la sensation du rythme de l'original », au jugement autorisé du Père Jean Mécérian, le recueil poétique arménien qui, après les Évangiles et les psaumes, a connu le plus d'éditions chez le peuple arménien : presque une cinquantaine.

La plus brillante gloire qu'ait produite le monachisme arménien est saint Grégoire de Narek, le « Pindare de l'Arménie », mais un Pindare chrétien et mystique ; ses dates limites sont approximativement 944 et 1010. Comme un bon nombre d'écrits célèbres issus du monachisme oriental, l'œuvre traduite ici n'est pas un livre « instructif », mais un livre « utile » ou «utile à l'âme» , «remède de vie pour guérir les maladies des âmes et des corps ». Aussi bien que le Livre des gémissements et des péchés (ou Accusation de soi-même) dû à Grégoire le philosophe (XIIe siècle), les Élégies sacrées relèvent de la spiritualité orientale du « penthos » à laquelle le P. I. Hausherr a consacré un ouvrage documenté et qui a marqué jusqu'aux trouvères arméniens du bas moyen âge (tel Arakhel se déclarant « rempli des péchés du monde », à la fin de sa très profane Chanson d'amour de la rose et de la tourterelle). Très significatif est l'exergue répété, dans les manuscrits et les éditions imprimées, en tête presque de chaque pièce, mais qui a été omis dans cette traduction (comme il est indiqué p. 8, 41 et 53) : « Addition nouvelle au gémissement redoublé par le même Veilleur pour la même requête, avec des paroles de supplications ». Ces quatre-vingt-quinze « devant Dieu » comportent des soliloques, des adresses aux moines ou aux lecteurs, mais la prière est presque perpétuelle, invoquant Dieu (onze fois), le Père seul (trois fois), le Père et le Christ (n° 81), l'Esprit seul (n° 34), le Christ et l'Esprit (n° 33), Marie (n° 26 et 80), mais le plus souvent (soixante fois) le Christ uniquement. Inlassablement attaché au « penthos », Grégoire « accumule et amoncèle contre sa personne pécheresse en accusations multiples ses scélératesses si variées », « plaçant comme cible en face de lui... son âme stérile » ; sans ignorer les dons naturels et surnaturels qu'il a reçus, il manifeste un étonnant sentiment de responsabilité et de solidarité avec le monde pécheur. A qui refuse de s'accuser comme il fait, il adresse une réprimande.

Mais la litanie de ses confessions acharnées est dominée par la foi en la divine et la confiance dans le Christ rédempteur, de qui il énumère les titres avec non moins de complaisance que ses propres misères ; l'orant contrit et confiant exprime aussi parfois avec l'ardeur d'un Jean de la Croix, son vif désir d'être uni à son Seigneur et proteste de son pur amour envers celui-ci. Aux pages 215 et 397, on pourra noter l'affirmation explicite (qui manque à la page 106, sans y être contredite), que l'Esprit-Saint procède à la fois du Père et du Fils. Le poète fait quelques allusions à des usages de son temps. Sur son attachement à la foi chalcédonienne pour laquelle son père eut à souffrir, voir p. 18 et 34.

La Préface et l'Introduction, qu'une carte fort utilement accompagne, fournissent des renseignements bienvenus sur le pays et l'époque de saint Grégoire, sa vie, ses écrits, et en particulier la composition et les idées maitresses des Élégies sacrées, les qualités poétiques de l'auteur, les manuscrits, éditions, commentaires et traductions de ce recueil, enfin une bibliographie comprenant des travaux français et arméniens. À maints lecteurs pour qui l'histoire et la littérature de l'Église arménienne sont une terra incognita, cette information inspirera sans doute le désir de dissiper un peu les nuages de leur ignorance touchant ce domaine qui a bien des aspects admirables. En tout cas, quiconque prendra en mains ce volume ne pourra manquer d'être émerveillé par la vive sensibilité du poète et l'imagination débordante mise au service de celle-ci dans ce chef-d'œuvre qui appartient à la littérature mondiale.

Alors que notre terre se rétrécit et qu'il s'impose d'ouvrir les frontières de l'esprit, le grand poète de Narek mérite, en France aussi, et dans les divers pays de langue française, l'attention d'un large public cultivé. Mais, en souhaitant que cette traduction, appréciée par des arménisants chevronnés comme une brillante réussite, trouve de nombreux lecteurs, je forme un autre vœu : qu'après ce coup de maitre, le traducteur poursuive son effort très fécond et nous offre une anthologie de Nersès « le Gracieux ».

Source : Chirat Henri. Grégoire de Narek. Le livre de Prières. Introduction, traduction de l'arménien et notes par Isaac Kéchichian, Avec une préface de Jean Mécérian (Sources chrétiennes n° 78), 1961. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 38, fascicule 3, 1964. pp. 323-325.

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